Amuleto
Couverture Amuleto En septembre 1968, à Mexico, pendant la prise de l'université par la police, Auxilio Lacouture se cache dans les toilettes des femmes au quatrième étage de la faculté de philosophie et lettres. Elle y restera treize jours. Jours de peur, de froid, de faim, des manifestations d'une mémoire fragile et des bouleversements d'une pensée incertaine du présent comme du futur. Roberto Bolaño, dans son roman, laisse son personnage nous raconter cette expérience en un étrange monologue qui fait fi de ce que nous croyons savoir du déroulement linéaire du temps, règles de la littérature traditionnelle. Il suffit pourtant de quelques pages pour que le lecteur s'aperçoive que cette liberté qui l'étonne tisse une complicité inattendue entre ce que tente de dire Auxilio Lacouture et les pensées que peuvent engendrer chez chacun d'entre nous nos propres expériences. Les très nombreuses répétitions, par exemple, les variations infimes dans des expressions qui se suivent ne sont-elles pas simplement le constat du déficit du langage familier par rapport à une pensée qui répugne à se couler dans des mots immobiles ? Non seulement Auxilio Lacouture est-elle poète, mais on dit d'elle qu'elle est la mère de tous les poètes du Mexique. Alors elle sait que ces écrivains célèbres, qu'elle connaît et aide dans leur vie quotidienne, ne se disent qu'en partie dans les mots qu'ils écrivent et beaucoup plus dans les blancs et les silences. Et puis il y a le temps qui, pour elle, dans ces circonstances particulières, semble ne plus avoir de sens. Elle nous parle de gens, d'événements se situant bien avant, ou bien après septembre 68, mais qui habitent tous cette conscience réfugiée dans les toilettes des femmes du quatrième étage de l'université, où la lueur blafarde de la lune caresse le carrelage, et où sont nées ces pensées nomades qui semblent mêler à l'envie la mémoire et le rêve. Fiction sans doute, mais aussi nostalgie d'une époque où l'identité de chacun était constituée autant de l'histoire du groupe que de la sienne propre. Deux rythmes différents mais compatibles de l'histoire et du temps. Le massacre des étudiants auquel Auxilio Lacouture fait allusion dans les dernières pages du récit appartient à un temps qui, pour ceux qui en ont vécu un semblable, paraît encore immobile…
 
TITRE : Amuleto
AUTEUR : Roberto Bolaño
TRADUCTEUR : Émile et Nicole Martel
PAYS : Chili
NOMBRE DE PAGES : 144
PRIX : 19,95 $ / 15 €
ISBN : 978-2-9228-6808-7
DATE DE PARUTION : 2002
EXTRAIT
Ça va être une histoire de terreur. Ça va être une histoire policière, un récit de série noire, et d’effroi. Mais ça n’en aura pas l’air. Ça n’en aura pas l’air parce que c’est moi qui raconterai. C’est moi qui parlerai et, à cause de cela, ça n’en aura pas l’air. Mais au fond, c’est l’histoire d’un crime atroce.Je suis l’amie de tous les Mexicains. Je pourrais déclarer que je suis la mère de la poésie mexicaine, mais c’est mieux que je ne le dise pas. Je connais tous les poètes et tous les poètes me connaissent. Je pourrais donc le dire. Je pourrais affirmer : je suis la mère et il y a un foutu zéphyr qui court depuis des siècles, mais c’est mieux que je ne le dise pas. Je pourrais dire, par exemple : j’ai connu Arturito Belano quand il avait dix-sept ans et c’était un enfant timide qui écrivait du théâtre et de la poésie et qui ne savait pas boire, mais ce serait d’une certaine manière une redondance et on m’a enseigné (on m’a appris avec un fouet, avec une baguette en fer) que les redondances sont de trop et qu’il faut s’en tenir à l’argument.

AUTEUR
La qualité de l’écriture lyrique de Roberto Bolaño n’est pas étrangère au fait que la critique a consacré ce Chilien comme l’un des grands écrivains latino-américains des années 1990, dont le livre Los detectives salvajes (prix Herralde pour le roman a été comparé au Rayuela de Julio Cortázar.