
Parmi les nouvelles que Sylvain Trudel a écrites, il en est une qui méritait une renaissance, mieux, une métamorphose. Intitulée d'abord Mourir de la hanche et publiée dans le recueil Les Prophètes, cette nouvelle est devenue un roman qui s'intitule désormais Du mercure sous la langue. De quoi s'agit-il ? Peut-être du texte le plus impitoyable jamais écrit par Sylvain Trudel.Du mercure sous la langue raconte les dernières semaines de Frédéric Langlois, un adolescent qui, arrivé prématurément au terme de sa vie, fait le bilan de sa courte existence. Maudissant la compassion et la complaisance, le narrateur fustige l'espoir, l'amour, l'âme, la religion, c'est-à-dire toutes les illusions dont les hommes ont besoin pour adoucir leur condition tragique. Lucide jusqu'à la douleur, cruel comme on peut l'être au seuil de la mort, Frédéric repoussera la vie et ses mièvreries jusqu'à son dernier souffle, à peine consolé par cette parole de Marilou, son amie d'infortune : « L'idée qu'il n'y a peut-être rien après la mort est la seule qui pour moi ressemble à un espoir. » Du mercure sous la langue apparaît donc comme le chant brutal d'un esprit farouche, isolé mais libre de toute attache, qui profère à la ronde ses dures vérités, quitte à écorcher les fragiles oreilles du monde.
TITRE : Du mercure sous la langue
AUTEUR : Sylvain Trudel
TRADUCTEUR : n/d
PAYS : Québec
AUTEUR : Sylvain Trudel
TRADUCTEUR : n/d
PAYS : Québec
NOMBRE DE PAGES : 132
PRIX : 18,95 $ / 14 €
ISBN : 978-2-9228-6804-4
DATE DE PARUTION : 2001
PRIX : 18,95 $ / 14 €
ISBN : 978-2-9228-6804-4
DATE DE PARUTION : 2001
EXTRAIT
C'est bien beau l'intelligence, mais il faut oublier qu'on sait tout, si on veut décoller ses paupières au saut du lit. Moi, quand je file un mauvais coton, j'ai quasiment le goût de m'excuser de savoir tout trop bien, de ne pas croire aux bonnes paroles rassurantes, de sentir grouiller la vermine sous les tapes dans le dos, mais c'est pas de ma faute : je suis un petit athée de naissance et l'eau sainte du baptême n'a pas déteint sur mon âme méchante, et puis j'ai toujours eu la nuque et les genoux raides. Je suis un jeune baveux, comme qui dirait, un crotté, un rebelle de centre d'achats, un grand sans-dessein qui n'aime rien. Au moins, je vis tout enroulé en escargot dans mon intérieur et je ne mords personne ; au fond, je suis pas si pire. Hors de moi, je vois qu'on vit dans la tristesse des choses, loin du temps où les romantiques aimaient mourir, parce que, aujourd'hui, on n'aime plus mourir. La preuve : on se tire une balle dans la bouche, on se pend dans la cave, on s'ouvre les veines, on avale du poison ou on se jette dans le fleuve ou devant un train. C'est pas mourir, ça, c'est s'arrêter net de vivre ; c'est en finir une bonne fois pour toutes ; c'est ne pas traîner. On ne joue plus avec le feu, mais on met fin au calvaire ; c'est pas pareil. On ne se lamente plus comme autrefois parce qu'on a perdu l'espoir d'être un jour compris. Pour être un romantique jusqu'à la pointe des cils, il faut fondre en larmes à tout bout de champ pour des enfantillages ; et il faut philosopher sur la cruauté du monde et les horreurs des siècles. Pour aimer mourir, il faut se donner à un public sensible qui se soûle de feu sacré ; mais en nous offrant ainsi leur cœur, les romantiques soulèvent le nôtre. Heureusement que c'est fini, cette époque-là, et bien fini. Aujourd'hui, les malheureux sont seuls et désespérés ; c'est l'âge d'or de l'isolement et de la vérité crue qu'on ne peut plus supporter ni partager. Le froid glacial, c'est bon pour l'homme : c'est hygiénique, mais en même temps ça dégraisse tellement que ça déshumanise. Mais c'est ça l'univers vrai, ni bon ni mauvais, ni chair ni poisson, le monde tel qu'il se reflète dans les petits souliers vernis des condamnés à vivre ; et ça fait qu'il n'y a plus d'amoureux du martyre, il n'y a que des martyrs de l'amour. ...
AUTEUR
SYLVAIN TRUDEL naissait en 1963 du mauvais pied à l'hôpital de La Miséricorde de Montréal (Québec), l'« hôpital des filles mères ». On dut l'arracher des entrailles de sa mère avec des forceps, ce qui lui causa une hémorragie cérébrale. On craignit quil devînt aveugle, mais il sen tira avec des troubles de la vision (dont une fâcheuse tendance à permuter les couleurs) et une prédisposition au somnambulisme et au faux croup. Partageant son enfance entre les quartiers Rosemont et Pont-Viau, entre les faubourgs de Québec et les bords de la rivière Richelieu, Sylvain Trudel découvrit au fil des années la finalité confuse de lunivers. Marqué par sa grand-mère, femme pieuse et enjouée qui lui offrit ses premiers livres, Mon petit missel et Petite histoire sainte, mais aussi les vingt-quatre tomes de lencyclopédie Tout connaître, le garçon se sentit vite écartelé entre linvisible et le visible, entre les forces antagonistes de l'univers : la mystique et le rationalisme matérialiste. Ce qui lui ouvrit les horizons de la littérature et de la science. S'hypnotisant sur la mort, il se prenait pour un saint et rêvait de devenir un savant. Il écrivit son premier poème à sept ans : L'amour et l'amitié. Plus tard, englouti par la toute-puissance adolescence qui corrompt les choses et bouleverse l'ordre du monde, son amour universel mua en amour particulier. Devenu adulte, Sylvain Trudel exerça divers petits métiers (quincaillier, clown, déménageur, cueilleur de concombres, analyste commercial, Bonhomme Carnaval), voyage un peu, de la Turquie à lArctique (où il vécut un an chez les Inuits, qui lui apprirent à danser et à tricoter des tuques), tâta des sciences et des arts, noua et dénoua des amours et des amitiés, connut quelques tragédies intimes, puis il se fit un jour (une nuit ?) romancier pour unifier sa vie dissolue.
Aujourd'hui, Sylvain Trudel vit à Québec où il trouve son oxygène dans les livres des autres. (Hier il lisait Mordecai Richler; aujourdhui il lit Erich Maria Remarque; et demain ce sera Slawomir Mrozek.) Pour le reconnaître dans la rue, cest facile : à vingt ans, il était le sosie de Roland Gift, le chanteur des Fine Young Cannibals, mais à quarante-quatre ans il commence déjà à ressembler au Cri d'Edvard Munch. Son seul regret : n'avoir pas été nommé Commandeur Exquis de l'Ordre de la Grande Gidouille par le Curateur Inamovible soi-même. Signe distinctif : cicatrice sur le front (carcinome).
C'est bien beau l'intelligence, mais il faut oublier qu'on sait tout, si on veut décoller ses paupières au saut du lit. Moi, quand je file un mauvais coton, j'ai quasiment le goût de m'excuser de savoir tout trop bien, de ne pas croire aux bonnes paroles rassurantes, de sentir grouiller la vermine sous les tapes dans le dos, mais c'est pas de ma faute : je suis un petit athée de naissance et l'eau sainte du baptême n'a pas déteint sur mon âme méchante, et puis j'ai toujours eu la nuque et les genoux raides. Je suis un jeune baveux, comme qui dirait, un crotté, un rebelle de centre d'achats, un grand sans-dessein qui n'aime rien. Au moins, je vis tout enroulé en escargot dans mon intérieur et je ne mords personne ; au fond, je suis pas si pire. Hors de moi, je vois qu'on vit dans la tristesse des choses, loin du temps où les romantiques aimaient mourir, parce que, aujourd'hui, on n'aime plus mourir. La preuve : on se tire une balle dans la bouche, on se pend dans la cave, on s'ouvre les veines, on avale du poison ou on se jette dans le fleuve ou devant un train. C'est pas mourir, ça, c'est s'arrêter net de vivre ; c'est en finir une bonne fois pour toutes ; c'est ne pas traîner. On ne joue plus avec le feu, mais on met fin au calvaire ; c'est pas pareil. On ne se lamente plus comme autrefois parce qu'on a perdu l'espoir d'être un jour compris. Pour être un romantique jusqu'à la pointe des cils, il faut fondre en larmes à tout bout de champ pour des enfantillages ; et il faut philosopher sur la cruauté du monde et les horreurs des siècles. Pour aimer mourir, il faut se donner à un public sensible qui se soûle de feu sacré ; mais en nous offrant ainsi leur cœur, les romantiques soulèvent le nôtre. Heureusement que c'est fini, cette époque-là, et bien fini. Aujourd'hui, les malheureux sont seuls et désespérés ; c'est l'âge d'or de l'isolement et de la vérité crue qu'on ne peut plus supporter ni partager. Le froid glacial, c'est bon pour l'homme : c'est hygiénique, mais en même temps ça dégraisse tellement que ça déshumanise. Mais c'est ça l'univers vrai, ni bon ni mauvais, ni chair ni poisson, le monde tel qu'il se reflète dans les petits souliers vernis des condamnés à vivre ; et ça fait qu'il n'y a plus d'amoureux du martyre, il n'y a que des martyrs de l'amour. ...
AUTEUR
SYLVAIN TRUDEL naissait en 1963 du mauvais pied à l'hôpital de La Miséricorde de Montréal (Québec), l'« hôpital des filles mères ». On dut l'arracher des entrailles de sa mère avec des forceps, ce qui lui causa une hémorragie cérébrale. On craignit quil devînt aveugle, mais il sen tira avec des troubles de la vision (dont une fâcheuse tendance à permuter les couleurs) et une prédisposition au somnambulisme et au faux croup. Partageant son enfance entre les quartiers Rosemont et Pont-Viau, entre les faubourgs de Québec et les bords de la rivière Richelieu, Sylvain Trudel découvrit au fil des années la finalité confuse de lunivers. Marqué par sa grand-mère, femme pieuse et enjouée qui lui offrit ses premiers livres, Mon petit missel et Petite histoire sainte, mais aussi les vingt-quatre tomes de lencyclopédie Tout connaître, le garçon se sentit vite écartelé entre linvisible et le visible, entre les forces antagonistes de l'univers : la mystique et le rationalisme matérialiste. Ce qui lui ouvrit les horizons de la littérature et de la science. S'hypnotisant sur la mort, il se prenait pour un saint et rêvait de devenir un savant. Il écrivit son premier poème à sept ans : L'amour et l'amitié. Plus tard, englouti par la toute-puissance adolescence qui corrompt les choses et bouleverse l'ordre du monde, son amour universel mua en amour particulier. Devenu adulte, Sylvain Trudel exerça divers petits métiers (quincaillier, clown, déménageur, cueilleur de concombres, analyste commercial, Bonhomme Carnaval), voyage un peu, de la Turquie à lArctique (où il vécut un an chez les Inuits, qui lui apprirent à danser et à tricoter des tuques), tâta des sciences et des arts, noua et dénoua des amours et des amitiés, connut quelques tragédies intimes, puis il se fit un jour (une nuit ?) romancier pour unifier sa vie dissolue.
Aujourd'hui, Sylvain Trudel vit à Québec où il trouve son oxygène dans les livres des autres. (Hier il lisait Mordecai Richler; aujourdhui il lit Erich Maria Remarque; et demain ce sera Slawomir Mrozek.) Pour le reconnaître dans la rue, cest facile : à vingt ans, il était le sosie de Roland Gift, le chanteur des Fine Young Cannibals, mais à quarante-quatre ans il commence déjà à ressembler au Cri d'Edvard Munch. Son seul regret : n'avoir pas été nommé Commandeur Exquis de l'Ordre de la Grande Gidouille par le Curateur Inamovible soi-même. Signe distinctif : cicatrice sur le front (carcinome).






