buyaccutanerx.com
Monsieur Pain
Couverture Monsieur Pain Paris, l'avril sinistre de 1938. Tandis que sévissent le fascisme et la guerre civile espagnole, des existences parallèles se poursuivent sans mêler leurs souffrances : un poète nommé Vallejo se meurt à la Clinique Arago, possédé d'un hoquet incurable et de fièvres incoercibles, alors qu'un homme étrange, Pierre Pain, qui eut à vingt ans les poumons brûlés à Verdun, se consacre à son appauvrissement par bravade contre la société qui l'a envoyé avec indifférence sur les fronts de la Grande Guerre. Mais c'est alors qu'un cercle surnaturel s'ouvre : une amie de l'épouse du poète convainc Pierre Pain, qui est aussi un guérisseur épris de sciences occultes, de s'intéresser au malade à l'insu des médecins ; et peu à peu le cercle se referme pour engloutir M. Pain, lui qui aurait pu arracher Vallejo à la mort, mais qui s'abîmera dans l'angoisse d'un labyrinthe psychique, vaincu par des forces démoniaques, impuissant à juguler l'agonie de Vallejo qui accomplit une fonction rituelle effroyable. Plutôt que de dévoiler ses mystères de loin en loin, ce roman les accroît en se morcelant en voix multiples. En outre, on y touche au problème insoluble du monde réel et des subjectivités humaines inconciliables, et bientôt la progression du récit épouse celle d'une maladie, ou plutôt d'une hypnose qui, selon les théories du mesmérisme (Pierre Pain est un adepte de cette doctrine sur le magnétisme animal), inverserait le processus des dérèglements nerveux induits par le malade lui-même et provoquerait la guérison par l'oubli. Ainsi les pérégrinations de M. Pain dégénèrent en une errance pathologique, transe médiumnique d'un homme seul, perdu dans un Paris onirique, fragmenté en paysages mentaux alarmants, sous une éternelle pluie froide ; un homme sans cesse égaré dans des lieux encombrés d'objets abandonnés - les choses dérisoires d'une humanité qui s'évanouit -, aux prises avec les figures emblématiques de sa vie pleine de rêves prémonitoires et de magie noire, où les vrais ennemis ne sont pas les soldats croisés jadis à la guerre, mais des êtres cauchemardesques catapultés depuis l'enfance, « le territoire de la faute ». La vérité de cette oeuvre est faite d'ombres sur la paroi d'une caverne, et son message comminatoire proclame que la solitude est la forme la plus lucide de la folie, et que de toute éternité des sphères ont enfermé les hommes dans les malheurs de leurs univers contigus mais totalement hermétiques. La volonté d'oubli est le salut d'un homme triste, Pierre Pain, qui est tous les hommes.
 
TITRE : Monsieur Pain
AUTEUR : Roberto Bolaño
TRADUCTEUR : Robert Amutio
PAYS : Chili
NOMBRE DE PAGES : 160
PRIX : 19,95 $ / 15 €
ISBN : 978-2-9228-6818-4
DATE DE PARUTION : 2004
EXTRAIT

PARIS, 1938


Le mercredi 6 avril, à la tombée du soir, alors que je me disposais à quitter mon appartement, je reçus un télégramme de ma jeune amie madame Reynaud sollicitant ma présence d'une manière urgente le soir même au café de Bordeaux, sis rue de Rivoli, pas trop loin de mon domicile et à une heure à laquelle, si je me pressais, je pouvais arriver ponctuellement. Le premier symptôme de la singularité de l'histoire dans laquelle je venais de m'embarquer se manifesta tout de suite, lorsque je descendais les escaliers et croisais, à la hauteur du troisième étage, deux hommes. Ils parlaient en espagnol, une langue que je ne comprends pas, et portaient des gabardines sombres et des chapeaux à larges bords qui, comme ils se trouvaient au-dessous de moi, occultaient leurs visages. À cause de l'habituelle semi-pénombre qui régnait dans les escaliers et sans doute aussi à cause de la manière silencieuse que j'ai de me déplacer, ils ne se rendirent compte de ma présence qu'au moment où nous nous trouvâmes face à face, à tout juste trois marches d'écart ; ils cessèrent alors de parler et, au lieu de s'écarter pour me permettre de poursuivre ma descente (les escaliers sont suffisamment larges pour deux personnes, pas pour trois), ils se regardèrent l'un l'autre pendant quelques instants qui me parurent figés dans quelque chose comme un simulacre d'éternité (je dois insister sur le fait que je me trouvais quelques marches au-dessus), puis posèrent, avec une lenteur extrême, leurs yeux sur moi. Des policiers, pensai-je, il n'y a qu'eux pour conserver cette manière de regarder, héritage de chasseurs et de forêts obscures ; ensuite je me souvins qu'ils parlaient en espagnol, et que donc ce ne pouvait pas être des policiers, du moins pas des policiers français. Je pensai qu'ils se préparaient à me parler, l'inévitable baragouin des étrangers égarés, mais au lieu de cela, celui qui était en face de moi se mit sur le côté, de la pire façon imaginable, contre l'épaule de son compagnon, dans une position qui certainement devait les gêner tous les deux, et je pus, après un bref salut auquel ils ne répondirent pas, continuer à descendre. Par curiosité, arrivé au premier palier, je me retournai et les observai : ils étaient toujours là, j'aurais juré sur les mêmes marches, à peine éclairés par une ampoule qui pendait du palier supérieur et, c'était réellement surprenant, dans la position même qu'ils avaient adoptée pour me laisser passer. Comme si le temps s'était arrêté, pensai-je. Quand j'atteignis la rue, la pluie me fit oublier cet incident.

AUTEUR
Roberto Bolaño, l’un des grands écrivains latino-américains, est né au Chili en 1953 et mort en Espagne en juillet 2003. Ses cendres furent dispersées au-dessus de la Méditerranée.